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Un mot sur l'intellectuel...(extrait de ma thèse de Doctorat)

CHAPITRE I: APPROCHE HISTORIQUE

 

Dans ce chapitre, nous essayerons de répondre aux questions suivantes: qu’est-ce qui explique qu’une catégorie distincte de personnes soient appelées des intellectuels et ce, malgré les époques différentes? Cela signifie-t-il que la notion d’intellectuel repose sur des critères spécifiques à cette catégorie? Ou bien y a-t-il simplement une survivance des mêmes critères qui, auparavant, caractérisaient ceux qu’on considérait comme des intellectuels?

 

         I.1: L’intellectuel défenseur du peuple

Si en effet ce sont les critères – mentionnés dans l’introduction – qui  caractérisaient les intellectuels qui ont demeuré, nous pouvons considérer qu’ils sont bien enracinés dans la mesure où, depuis son apparition et malgré les différences historiques et culturelles, la notion d'intellectuel revêt pratiquement la même connotation, à des degrés plus ou moins variables selon les milieux et les périodes. Dans la plupart des cas, l'intellectuel est perçu comme un défenseur du peuple. Et compte tenu de ce statut de défenseur, il serait tout à fait opportun d’essayer de comprendre pourquoi le terme est apparu un peu tardivement en Afrique.

 

Tout d’abord, il est important de souligner qu’au cinquième siècle avant Jésus Christ, le concept d’intellectuel désignait  l’élite qui enseignait à Athènes «tout ce qu'un citoyen [devait] savoir, théoriquement et pratiquement»[1]. Par contre, au dix-huitième siècle en France et en Angleterre, le terme renvoyait à «des penseurs qui se [disaient] philosophes»[2]. Ces penseurs jouaient en quelque sorte un rôle de contre-pouvoir dans la mesure où ils s'étaient dressés contre la tradition de manière générale[3], et plus particulièrement contre l’Eglise qui détenait la quasi-totalité des pouvoirs au plus haut niveau des institutions étatiques.

 

Si cet aspect de l'intellectuel du dix-huitième siècle semble s'opposer de manière active au groupe d'Athènes, en réalité il y a un critère fondamental qui les unit. En effet, ce qui caractérise ces différentes générations d'intellectuels c'est surtout la connaissance qu'ils ont acquise, et qui leur permet d'émerger, de se particulariser par rapport à la masse peu encline à se consacrer aux activités de l’intellect. De ce fait, la connaissance apparaît inéluctablement comme un élément essentiel de ce qui fait un intellectuel.

 

Cependant, si les intellectuels n’ont jamais été une catégorie homogène, au dix-huitième siècle ils ont joué un rôle important dans la lutte pour l’amélioration des conditions sociales du peuple. La plupart d’entre eux ont manifesté un dévouement et une implication franche dans la lutte contre toute forme d’exploitation de la masse par la minorité dirigeante. En d’autres termes, ils se sont érigés en bouclier entre le peuple et la minorité dirigeante. Ce rôle de défenseur du peuple apparaît particulièrement avec l’affaire Dreyfus en France.

 

En effet, le mot «intellectuel» a été employé pour la première fois durant l'affaire Dreyfus. En effet, après la condamnation d’Alfred Dreyfus accusé d’espionnage, Georges Clemenceau appela «intellectuels» tous ceux qui avaient pris parti pour le capitaine Dreyfus, donnant ainsi au terme sa connotation actuelle:

[Le terme] désignait  alors les personnalités qui avaient pris parti en faveur de Dreyfus et symbolisait une sorte d'attitude rationnelle, amenant à la conviction que le capitaine Dreyfus était innocent, face aux impulsions irrationnelles ou aux comportements autoritaires.[4]

 

Ici encore, on note que le caractère actif de l'intellectuel, tel que perçu au dix-huitième siècle, se manifeste au dix-neuvième siècle avec l'affaire Dreyfus; ce qui justifie de manière évidente le lien dialectique unissant les mouvements intellectuels du dix-huitième siècle à ceux du dix-neuvième et du vingtième. Il y a, dans une certaine mesure, un prolongement, un enchaînement du rôle de l'intellectuel, en phase avec les contextes historique, social et culturel. Cela s'est illustré en France dans les années 1930-1940 avec des intellectuels comme André Malraux qui a combattu aux côtés des républicains pendant la guerre d'Espagne, ou encore André Gide qui a prôné l’engagement des intellectuels dans la dénonciation des injustices sociales.

 

En effet, de retour d’un voyage en Afrique noire, André Gide publie en 1927 Voyage au Congo; ouvrage dans lequel il dénonce particulièrement les abus de la société colonialiste. Gide qui a reçu le prix Nobel de littérature en 1947 sera suivi par André Malraux qui s’engage dans les mouvements antifascistes. Cet engagement se matérialise avec sa décision de défendre l’homme d’Etat bulgare, Gueorgui Dimitrov, accusé injustement d’avoir participé à l’incendie du parlement Allemand à Berlin en 1933.  

 

De même, Malraux s’est beaucoup intéressé au conflit entre communistes et nationalistes chinois. Ainsi, dans La condition humaine publiée en 1933 et ayant pour cadre la ville chinoise de Shongai, Malraux utilise ce conflit comme toile de fond pour poser des questions philosophiques relatives à la condition humaine. Les journaux qu’il a créés (l’Indochine et l’Indochine enchaînée) ont aussi servi de support pour la dénonciation des exactions dont la population chinoise est victime.[5]

 

De la même manière que Gide et Malraux ont pris part à la lutte pour l’amélioration des conditions sociales du peuple en Europe, en Afrique la plupart des écrivains ont fait usage de leurs plumes pour dénoncer et combattre les injustices sociales. Dans la même perspective, Soyinka, par exemple,  n’a pas hésité à dénoncer avec virulence l’exécution de Ken Saro-Wiwa sous le régime de Sani Abacha. En France en 1898, Emile Zola prend parti dans l’affaire Dreyfus en publiant dans l’Aurore un article virulent intitulé «J’accuse !»[6]. En effet, dans cet article, Zola défend la thèse d’un complot des autorités militaires visant à condamner Dreyfus sur de fausses accusations.

 

Ainsi, on note que malgré le décalage temporel, le rôle et les méthodes de l’intellectuel sont quasiment restés les mêmes. Ce rôle consiste à dénoncer les injustices et à défendre les victimes des régimes en place en usant de ses capacités à communiquer.

 

Cependant, en Afrique la réflexion que requiert le statut de l'intellectuel est surtout tournée de plus en plus vers l'éveil de la conscience des Africains qui ont longtemps été poussés à croire ou à consommer des théories plutôt européocentristes. Ainsi, on assiste à la naissance d'une nouvelle génération d'intellectuels dont le principal but consiste, d'une part, à restaurer les vérités historiques et culturelles qui ont été altérées pour des raisons colonialistes.

 

D'autre part, les écrivains se sont engagés de manière active dans un processus de dénonciation des injustices sociales dont ils sont témoins. De ce fait, même si certains écrits peuvent être considérés comme un moyen de prouver les capacités à assimiler la langue et les méthodes du colonisateur (le cas de Senghor?), d'autres plus réalistes se sont surtout intéressés à l'éveil des peuples, à leur orientation idéologique, et à la recherche de solutions aux multiples problèmes qui sévissent dans la société. C’est ainsi qu’au Kenya, par exemple, Jomo Kenyatta s’est engagé dans une lutte farouche aux côtés des nationalistes du Kenyan Association Union (KAU); une association à la tête de laquelle il a remplacé James Gichuru en 1946.

 

De même, Ngũgĩ s'est révélé comme un écrivain engagé dont les œuvres mettent l'accent sur les effets néfastes de la colonisation. En effet, on voit à travers les œuvres de Ngũgĩ que la corruption, le vol, le matérialisme, le capitalisme à outrance et l'exploitation de la masse impuissante, sont devenus monnaie courante en Afrique en général, et dans toute la société kenyane en particulier. D’ailleurs, toutes ces tares de la société kenyane au lendemain de la colonisation sont traitées de façon imbriquée dans Devil on the Cross qui est l’un de ses chefs-d’œuvre.

 

Tout comme Kenyatta et Ngũgĩ, Armah s’est mis à dénoncer systématiquement la corruption et autres injustices gangrenant la société ghanéenne. Ceci apparaît principalement dans son ouvrage The Beautyful Ones Are Not Yet Born. Au Nigéria, Achebe dénonce la corruption au sein des gouvernements africains à travers son œuvre satirique A Man of the People. Dans No Longer at Ease, il fait état du malaise qui a gagné la société nigériane en proie à l’hybridité culturelle.

 

Ainsi, le dynamisme de ces nouveaux intellectuels se traduit par la mise sur pied de structures de gestion des productions littéraires de ces écrivains dits conscients. C'est dans cette perspective que plusieurs revues ont été créées pour permettre aux intellectuels de s'exprimer à travers l'écriture. En 1928, par exemple, Jomo Kenyatta créa Muigwithania, un journal Gikuyu dans lequel il dénonçait les injustices issues de la colonisation. En 1947, Alioune Diop met sur pied la revue Présence africaine qui connaît un franc succès; ce qui a permis la tenue, en 1956, de la conférence mondiale des écrivains noirs qui donne naissance à la Société Africaine de Culture (S.A.C.) avec une ramification en Amérique nommée American Society of African Culture (AMSAC) dirigée par John A. Davis[7].

 

Cependant, il faut noter que l’un des pionniers dans la création de ces revues reste sans doute le sud africain John Langalibalele Dube[8] qui, en 1903 déjà avec le journaliste Nganzana Luthili, créa le Ilanga Lase Natal – expression zulu qui signifie «le soleil du Natal», un journal écrit à la fois en zulu et en anglais[9].

 

La principale raison de la mise sur pied de telles structures c'était surtout de pouvoir mener à bien les revendications des peuples africains. En d'autres termes, c'était une autre forme d'organisation de la lutte des intellectuels africains. Il faut noter que cela a été d'un grand apport dans la réussite de la lutte. D'ailleurs, le caractère révolutionnaire de ces intellectuels les rapproche davantage de la conception actuelle du terme: c'est-à-dire un individu usant de la rationalité pour faire ressortir la vérité. C'est là une autre justification de ces critères communs aux intellectuels; critères sur lesquels repose la notion d'intellectuel. C'est aussi dire qu'à travers les siècles, la notion d'intellectuel a évolué de manière paradigmatique, avec la rationalité comme principe premier.

 

Autrement dit, malgré l'évolution des peuples du point de vue socioculturel, l'intellectuel est resté quasiment le même individu dont le rôle, bien que variant d'une société à une autre, tourne toujours autour des mêmes critères de définition, à savoir la connaissance, la recherche de la vérité et de la justice entre les hommes.

 

Evidemment, les intellectuels peuvent aussi apparaître comme les théoriciens pour les pires tyrans. En effet, la plupart des tyrans sont entourés d’idéologues cultivés, dangereux et opportunistes, qui ont su ‘justifier’ l’injustice et le mal. Cela s’illustre parfaitement avec le cas de Gobineau[10] qui, dans son Essai sur l’inégalité des races humaines, a été l’un des plus grands théoriciens du nazisme. Gobineau soutient qu’au-dessus de toutes les autres races se trouve la race aryenne caractérisée par un sang pur. De même, il soutient que tout métissage avec n’importe quelle autre race constitue une perte des qualités originales de la race. Gobineau est soutenu dans sa thèse par le philosophe allemand Friedrich Nietzsche. En effet, la théorie du «surhomme»  développée par Nietzsche a été la principale source d’inspiration de la «volonté de puissance» qui était à la base du nazisme hitlérien.

 

Dans Anthills of the Savannah, le Professeur Okong est l’un de ces flagorneurs. En effet, il profite de son rapprochement avec son Excellence Sam pour le mettre en mal avec Ikem et ses compagnons: «I don't want to be seen as a tribalist but Mr Ikem Osodi is causing all this trouble because he is a typical Abazonian» (AS, 18). Son objectif est de pousser Sam à prendre des décisions allant dans le sens de sanctionner Ikem et ses amis.

 

Cette complicité des intellectuels est dénoncé par Norbert Zongo à travers son éditorial dans l’Indépendant du 3 juin 1993. Zongo affirme:

                            En Afrique, la compromission des peuples s’effectue à trois niveaux.

       Le premier niveau est constitué d’intellectuels opportunistes qui se servent de leurs connaissances livresques pour aider les dictateurs à donner un contour idéologique et politique à leur tyrannie.

         Ces intellectuels sont les concepteurs des partis uniques et iniques. Ils applaudissent et encouragent la répression. Ils légitiment et défendent les barbaries les plus abjectes des tyrans aux yeux de l’étranger: les crimes crapuleux deviennent de petits incidents, la répression la plus féroce devient un simple maintien d’ordre. Ils organisent une véritable campagne internationale de presse pour maquiller et vernir la minable personnalité des bourreaux au pouvoir. C’est avec ces intellectuels que des cancres congénitaux ânonnent leurs premières théories économiques, juridiques et philosophiques.                   

          Le tyran peut voler, tuer, emprisonner, torturer… il sera défendu, intellectuellement réhabilité par des ‘‘cerveaux’’ au nom de leurs propres intérêts.[11]

 

Cette attitude arriviste de ces intellectuels est corroborée par Paul Nda. En effet, selon Nda, ces intellectuels au service du pouvoir sont tenus de se conformer aux exigences des dirigeants. «Se conformer ou périr» devient dès lors la règle. Paul Nda écrit:

C’est à ce travail de légitimation et d’inculcation que sont conviés les idéologues au service du pouvoir et de la classe dirigeante. Ils doivent produire des discours, des conduites dignes et des attitudes conformes aux attentes de l’orthodoxie « soutenue » et/ou « consentie ». C’est pourquoi les déviances des élites intellectuelles dans le pouvoir sont toujours mal supportées par les dirigeants. C’est un soutien actif et sans défaillance qui est attendu de ceux qui ont part au « festin » national[12].

 

Ceci rappelle quelque peu les rapports entre Chris et son Excellence Sam dans Anthills of the Savannah.

 

Au lieu de s’ériger en obstacle face aux injustices qui menacent le peuple, ces intellectuels dont Zongo et Nda font état deviennent les principaux responsables de ces injustices. Ils en sont les responsables dans la mesure où ils légitiment et avalisent les déviations de la minorité dirigeante. Ainsi, ils deviennent eux-mêmes des normes établies qui caractérisent l’intellectuel; montrant dès lors une autre image de l’intellectuel. C’est sans doute ce qui explique l’apparition tardive du terme en Afrique.

 

         I.2: Apparition tardive du terme en Afrique

Dans les chapitres précédents, nous avons vu que le rôle de l'intellectuel est quasiment resté le même malgré les différences culturelles. Cependant, l'un des critères fondamentaux caractérisant l'intellectuel constitue son tempérament «révolutionnaire» lié sans nul doute au type de lutte qu’il doit mener. Cet aspect de l'intellectuel justifie certainement l'apparition tardive du terme en Afrique. Même si on ne peut pas dater de manière précise cette apparition du terme, il est tout à fait clair que son avènement s'est surtout concrétisé avec la colonisation. L’intellectuel représentait ainsi «la personne qui sait lire et écrire, l’alphabétisée, voire toute personne qui a été éduquée à l’école occidentale»[13].

 

En effet, le contact des cultures africaine et européenne a eu comme conséquence particulière l'aliénation  d'une grande partie de la population africaine. Cette aliénation touchait surtout ceux qui ont été à l'école du Blanc et qui, très souvent obnubilés  par l'envie de ressembler au Blanc qui était «la référence» pour eux, n'avaient pu résister aux influences psychologiques et comportementales de la culture européenne. Cependant, pour ces imitateurs, le danger résidait dans le fait qu’ils se retrouvaient dans leur société avec une attitude plutôt assimilable à celle des  Européens, rejetant du coup certains aspects de leur propre culture. A ce propos, Claver Kahiudi Mabana écrit:

Dans la société africaine, le danger de cette conception instrumentale s’est manifesté à l’époque coloniale avec le phénomène de l’assimilation, avec le culte de l’intellectualisme, c’est-à-dire de la cravate et l’habillement chic.[14]

 

Pourtant, cette tendance à ressembler au Blanc constitue, dans une certaine mesure, une source de conflit spirituel chez le Noir. Car, quel que soit le degré d'assimilation des manières du Blanc, ces membres de la «nouvelle élite» se trouvent au centre de la confusion. En effet, ils sont loin d'atteindre le statut du Blanc, alors qu'ils se trouvent presque coupés de leurs racines. Cette idée est corroborée par Colin Turnball qui affirme:

Celui-ci n'est accordé à aucun des deux mondes, il est à la limite des deux, écartelé entre deux directions. Aller de l'avant, c'est abandonner le passé dans lequel s'enracine et se nourrit son être; revenir en arrière c'est se couper de l'avenir car le sens de l'évolution ne fait pas de doute.[15]

 

D'ailleurs, c'est ce qui explique l'importance de l'éducation qui, en réalité, constituait un outil privilégié utilisé par le colonisateur pour inculquer à l'Africain les idées et manières du Blanc. Le statut social dépendait alors de l'intellectualité, c'est-à-dire du niveau d'études:

Le niveau d'études atteint dans le système d'éducation occidentale et la connaissance des langues européennes sont devenus les critères de statut social, synonymes également d'un certain niveau de revenus et d'un certain prestige social de l'emploi occupé.[16]

 

La conséquence de ce «lavage de cerveau» est tout à fait flagrante: une assimilation forte qui «dénature»:

Une autre conséquence fut cette extraordinaire aliénation culturelle d'une bourgeoisie de couleur se conformant à tous les modèles de la bourgeoisie blanche qui la rejetait et la méprisait; ayant adopté la langue, la religion, la hiérarchie de valeurs et jusqu'aux préjugés des Blancs envers leur peuple sombre, ces anciens esclaves intériorisèrent l'esclavage et, même libres, reconnurent définitivement la supériorité de leurs maîtres.[17]

 

Cette assimilation «dénature» dans la mesure où ces pseudo-intellectuels sont aliénés au point d'avoir les mêmes préjugés que les Blancs vis-à-vis de leur propre peuple. En d'autres termes, ils se considèrent comme des Blancs en agissant et en se comportant de façon négative envers d’autres africains.

 

C'est dans cette perspective qu'ils ont été singularisés, assimilés aux Européens par la société qui leur a donné le nom d'«intellectuels». Le terme revêtait alors une connotation péjorative dans la mesure où il referait aux adeptes de la culture occidentale qui étaient considérés comme les déracinés de la société. Ce rejet des Africains déracinés apparaît, par exemple, dans No Longer at Ease où ils sont considérés  comme des «jeunes qui en savent trop» («'too know' young men») (NLE, 40), ou dans The Beautyful Ones Are Not Yet Born où le narrateur nous révèle le dégoût de la société vis-à-vis de ces individus:

There is something so terrible in watching a black man trying at all points to be the dark ghost of a European, and that was what we were seeing in those days. /.../. How were these leaders to know that while they were climbing up to shit in their people's faces, their people had seen their arseholes and drawn away in disgusted laughter? (BO, 81-82)

 

Le dégoût est ici accentué par le biais de termes assez illustratifs tels que «dark ghost of a European», «shit», «arseholes» et «disgusted laughter». C'est seulement un peu plus tard que l’évolution socioculturelle a engendré une mutation du terme. La notion a cessé de désigner les déracinés pour faire allusion de manière plus générale aux hommes d'une certaine connaissance et dont la principale occupation demeure la dénonciation des injustices. C'est ainsi que bon nombre de ces intellectuels se sont mis à écrire de manière accrue pour faire passer leurs messages.

 

On constate donc que la notion d'intellectuel n'est plus liée à l'attitude, au comportement de l'homme noir imitant le Blanc, mais plutôt à la fonction, au rôle qu'il doit jouer dans la société. L'intellectuel devient celui qui use de sa connaissance pour mettre à nu les injustices dont la masse est victime. On retrouve ainsi l'intellectuel tel que perçu en Europe au 19ème siècle.

 

A ce niveau, nous assistons à une sorte d'effet boomerang. En effet, après avoir été formés par le colonisateur, ces membres de la nouvelle élite se sont retournés contre l'ancien maître. Ces intellectuels ont profité de la connaissance acquise du colonisateur pour mener des luttes de libération contre le joug colonial: «Pourtant, c'est précisément cette élite formée à l'occidentale, quelque peu coupée de la masse, qui était en position de mener le combat contre le colonialisme…»[18].

 

C'est dans ce contexte que des mouvements d'intellectuels sont nés, regroupant des personnalités africaines formées principalement en Occident. Parmi ces mouvements de réhabilitation du statut de l'Africain, il y a les regroupements d'écrivains tels que la Société Africaine de Culture, mais aussi et surtout le mouvement  de la Négritude avec des figures symboliques telles que Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Léon Gontran Damas, entre autres.

 

Cet effet boomerang se justifie surtout par le fait que toute révolution, qu’elle soit culturelle, politique, ou autre, est le résultat d'un contact, d'un lien vertical entre un peuple et un autre, entre une classe et une autre, entre un groupe d'individus et un autre. Ceci est clairement exprimé par Melville Jean Herskovits qui affirme que «c'est surtout des contacts dus à la domination d'un peuple sur un autre que naissent les réactions culturelles»[19]. Ainsi, si par exemple Baako (Fr), The Man (BO), Okolo (The Voice[20]), Samba Diallo (L'aventure ambiguë), Chris et Ikem (AS) ou Ast et Asar (OR) se sont soulevés contre un phénomène si longtemps ancré dans la société, c'est surtout parce qu'ils ont connu l'expérience de la rencontre des cultures africaine et européenne.

 

Dans la plupart de ces cas, ce sont des Africains qui ont séjourné en Europe ou en Amérique, et qui sont revenus au bercail avec beaucoup plus d'expérience, avec une plus grande ouverture par rapport à la masse de manière générale. Ceci justifie encore une fois les différentes facettes de l’intellectuel que nous proposons d’analyser dans le second chapitre de cette partie à travers une approche sociologique.

 

 

NOTES:


[1] Encyclopaedia Universalis France S.A. (Editeur). Encyclopaedia Universalis.  Vol. 12. Paris: Librairie Larousse,  2002, p.224.

[2] Ibidem.

[3] Ibidem.

[4] Librairie Larousse. Encyclopédie française, volume 11. Paris: Librairie Larousse, 2002, p.6373.

[5] "Malraux, André." Microsoft® Encarta® 2007 [DVD]. Microsoft Corporation, 2006.

[6] Librairies Hachette. Le dictionnaire encyclopédique. Paris: Hachette, 1980, p.1376. [Voir extrait en annexe XIII].

[7] A. A. Boahen (sous la direction de). Histoire générale de l'Afrique: L’Afrique sous la domination coloniale, 1880-1935. Volume 7. Paris: Présence Africaine-EDICEF-UNESCO, 1998, p.458.

[8] Né le 22 février 1871 à Inanda District dans le Natal (Afrique du Sud), John L. Dube va à l’école à Inanda, puis au American Board Mission Theological School à Amazimtoti devenu plus tard Adams College. Son père, Révérend James Dube, chef zulu du clan Ngcobo, a été l’un des premiers dirigeants de l’American Zulu Mission. En 1887, John Dube accompagne le missionnaire William Cullen Wilcox aux Etats-Unis d’Amérique où il entre à Oberlin College en Ohio. De 1890 à 1892, il donne des cours en Ohio, en Pensylvannie et à New York. Il publie en 1891 A Talk Upon my Native Land and Some Things Found There dans lequel il affirme son souhait d’apporter des reformes dans l’industrie et l’agriculture en Afrique du Sud. Après un bref retour au Natal en 1892, il se réinstalle d’abord à Brooklyn Heights, puis à New York. Après ses études théologiques à Union Mission Seminar, il est ordonné Congregational Minister en mars 1897. Il retourne en Afrique du Sud en 1900 et devient prêtre à l’église congrégationaliste d’Inanda. Le 08 août 1900, il met sur pied le Zulu Christian Industrial School, appelé plus tard The Ohlange Institute (les cours commencent le 20 aout 1900). En 1903, il crée le journal Ilanga Lase Natal. En 1912, il est sollicité pour devenir le premier président du South African Native National Congress (SANNC) qui devient plus tard l’African National Congress (ANC). A partir de 1936, il représente le Natal au Native Representative Council jusqu’à sa mort en 1946.

[9] Certains documents fixent la date de la création du journal en 1906. Mais la majorité des documents consultés mentionnent 1903.

Sources Internet (avril 2007) : http://www.dacb.org/stories/southafrica/dube_john.html

                                                 http://en.wikioedia.org/wiki/John_Dube

                                                 http://www.oberli.edu/external/EOG/DUbe/Dube.htm

[10] Compte Joseph Arthur de Gobineau: Diplomate et écrivain français [1816-1882]. Son œuvre Essais sur l'inégalité des races humaines, influa sur les théoriciens du racisme allemand.

[11] Centre National de Presse Norbert Zongo (Editeur). Norbert Zongo: le sens d’un combat. Recueil d’editoriaux. Ouagadougou: CNP-NZ, p.47.

[12] Paul Nda. Pouvoir, lutte de classe, idéologie et milieu intellectuel africain. Paris: Présence africaine, 1987, p.22.

[13] Claver Kahiudi Mabana. «L’intellectuel africain face à ses responsabilités: défis et espoirs.» op.cit.

[14] Claver Kahiudi Mabana. «L’intellectuel africain face à ses responsabilités: défis et espoirs.» op.cit.

[15] Colin Turnball. L'Africain désemparé. Paris: Seuil, 1965, p.9.

[16] A. A. Mazrui et C. Wondji (sous la direction de). Histoire générale de l'Afrique: L’Afrique depuis 1935. Volume 8, pp.433-434.

[17] Encyclopaedia Universalis France S.A. (Editeur). Encyclopédie française. Volume 14, Paris: Librairie Larousse, 2002, p.8444.

[18] A. A. Mazrui et C. Wondji (sous la direction de). Histoire générale de l'Afrique : L’Afrique depuis 1935, volume 8. op. cit., p.434.

[19] Melville Jean Herskovits. Les bases de l'anthropologie culturelle. [Traduit de l'anglais par F. Vaudon]. Paris: Payot, 1967, p.224.

   Melville Jean Herskovits: Anthropologue et ethnologue américain [1895-1963], il a fait des recherches importantes sur les noirs américains et sur la culture africaine. Il met en évidence l'importance des études afro-américanistes pour comprendre l'Afrique. Il est le fondateur de l’anthropologie culturelle nord américaine.

[20] Gabriel Okara. The Voice. Oxford: Heinemann, 1964.

 

 

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